Gaudeamus
Certains se réjouissent d’enfin voir émerger un gouvernement bruxellois 600 jours après les élections. Ce n’est pas que l’on se trouvait “sans gouvernement” mais le gouvernement en affaires courantes ne disposait, assez normalement, pas de tous les pouvoirs utiles à la gouvernance de la Région. Faut-il pourtant se réjouir, comme le piètre spectacle d’une fumée blanche sortie d’une canette aérosol (et pas en brûlant les bulletins de vote de l’élection d’un dirigeant) le laisserait à penser ? L’annonce d’un deal par un porte-parole (mais même pas un dirigeant) du MR est plus symptomatique. En langage trumpien, cela annonce l’aboutissement d’un partage, par la distribution des cartes, qui devrait satisfaire les parties concernées. Mais quid de la population bruxelloise ?
Processus
Même si cela peut maintenant apparaître futile, la pénibilité des négociations qui ont précédé l’aboutissement du deal ne devrait pas être oubliée. Tellement de combinaisons ont été proposées au long de ce chemin de croix qu’on pourrait oublier que la coalition finale avait, à des fifrelins près, déjà été envisagée plus tôt. Pourquoi a-t-il donc fallu tant de temps pour admettre qu’elle ferait malgré tout l’affaire ?
Institutions
Il n’est pas anodin de revenir sur le schéma institutionnel qui a été imposé aux Bruxellois par le reste du pays pour qu’ils puissent obtenir des pouvoirs semblables à ceux dévolus aux deux autres Régions. Il existait pourtant déjà une structure s’occupant des dix-neuf communes avant d’en arriver là. Mais l’Agglomération bruxelloise souffrait d’un défaut rédhibitoire aux yeux des nationalistes flamands de tous partis: elle n’offrait pas de garanties suffisantes de représentation et de pouvoir à la minorité flamande de Bruxelles. Au bout de 29 ans de chipotages, la Région bruxelloise fut enfin créée mais avec de sérieuses “garanties” pour cette minorité flamande (qu’on estime généralement entre 5 et 10% de la population). On lui attribua 19% des sièges au parlement bruxellois et 40% des postes ministériels mais, surtout, un pouvoir de blocage par l’exigence de doubles majorités.
Indépendamment donc d’un accord à trouver entre les partis francophones très majoritaires dans la population, la Loi impose de rallier à cet accord l’assentiment d’une majorité des députés de… la petite minorité. On voit donc comment un parti disposant de deux sièges seulement a pu bloquer tout le processus pendant près de deux ans.
Partis
Depuis la disparition en Belgique du bipartisme vers 1920, plus aucun parti ne peut “gagner” les élections. Aucun exécutif ne peut être formé en dehors d’une coalition qui s’entend sur un programme de gouvernement, idéalement élaboré en fonction du résultat de la consultation des électeurs. Le MR n’a donc pas gagné les élections de 2024. La volonté exprimée par la majorité des électeurs bruxellois (surtout francophones) désignait assez clairement une coalition “de gauche” comme mieux à même de les satisfaire, sans le MR.
On pourra discuter à l’infini sur la responsabilité du ou des partis concernés (PS, PTB, Ecolo) pour n’y être pas arrivés, ou même de l’envisager. L’accord mis en place à Forest lors des communales tenues 5 mois plus tard laisse pourtant penser qu’il était envisageable à la Région. Ça n’aura pas été le cas.
D’aucuns diront qu’un tel accord n’aurait pas été suffisant puisqu’il fallait encore obtenir le ralliement de partis flamands. C’est peut-être vrai mais c’est certainement grave. Cela révèle à quel point les institutions sont pernicieuses et entravent le jeu démocratique. Il fut un temps où les partis politiques belges s’étaient seulement divisés sur une base linguistique, mais il y avait un grain de sable : le nationalisme flamand, après la période d’abstinence politique résultant de sa collaboration avec l’occupant, revint progressivement à partir de 1954 avec la Volksunie. Les deux partis qui lui ont succédé, N-VA et VB, recueillent aujourd’hui la majorité des suffrages en Flandre. Les autres partis (catholique, libéral et socialiste), dans l’espoir de garder le contact avec la masse des électeurs, ont progressivement rejoint peu ou prou le discours des partis ouvertement nationalistes, et se sont donc naturellement éloignés de leurs homologues francophones. On en voit l’effet aujourd’hui au niveau fédéral où Vooruit, anciennement socialiste, se trouve sans le PS, et où le MR, anciennement libéral, figure sans le VLD, ainsi que dans l’assemblage annoncé à Bruxelles où Groen se retrouve sans Ecolo.
Les élections de 2024 ont placé Groen et la Team Ahidar en tête des élus flamands. Les deux partis nationalistes ne viennent qu’ensuite mais avec le VLD en sandwich. On voit là que n’importe quel parti flamand, pourvu qu’il ait deux élus, pouvait décider de l’avenir d’une coalition. En excluant à coups de slogans les 3 élus de la Team Ahidar et l’élu du PVDA (PTB), c’est au VLD qu’est revenu ce rôle. Les 2 élus de ce parti, aux commandes des finances de la Région bruxelloise de manière ininterrompue depuis plus de 20 ans, ont donc décidé de la configuration du nouvel exécutif bruxellois.
Programme
Peut-on déjà parler de programme pour ce nouveau gouvernement ? Il a, comme il sied, publié une Déclaration de politique régionale. Vu le bric-à-brac de sa composition politique, on peut s’attendre à autant de clarté que celle qui nimbe l’actuel gouvernement fédéral dont on suit avec peine les retournements quotidiens (mais toujours avec comme boussole d’attaquer les acquis sociaux et de servir le banc patronal aux dépens des travailleurs en toute circonstance). En écoutant les responsables politiques pressés d’annoncer, chacun de leur côté, les nouvelles mesures éclatantes qu’ils ont arrachées tout en annonçant une baisse substantielle du budget régional, on ne peut s’empêcher de penser, comme une responsable d’un parti écarté du nouveau gouvernement, malgré la présence de son allié historique indéfectible, “qu’on prend les Bruxellois pour des cons”.
Composition
La “gauche” n’y est représentée que par le PS, Groen et Vooruit, si l’on classe encore ces deux derniers partis à gauche. La droite y est en force avec MR, VLD (désormais connu comme Anders), Engagés et CD&V.
Présidence
Il est de tradition bruxelloise d’octroyer le rôle de Ministre-président à un membre du parti arrivé en tête des élections, s’il participe à la coalition. Le Président des Francs-Borains a donc désigné à ce poste Boris Dilliès, bourgmestre d’Uccle. Passionné par la Région, Dilliès s’est fait élire à son Parlement en 2024, pour en démissionner illico et revenir à Uccle, pour ne pas cumuler. Ou pour faire oublier ce gros mot ? Dilliès, présent dans de nombreuses structures, avait naguère été rappelé à l’ordre par Cumuleo avant de déclarer tous ses mandats.
C’est Dilliès aussi qui, à l’occasion des interminables palabres qui l’ont amené à la présidence de la Région, a déclaré : « Ce qu’il se passe avec la gauche et l’extrême gauche me glace le sang. Je n’ose imaginer que ma Région soit cogérée par les communistes. Le déficit se creusera, les investisseurs fuiront. […] Si on en arrive là, je préfère encore que ma commune soit rattachée à la Flandre, mieux gérée, plus sûre et avec moins de chômage. » Cela n’aurait guère plu à ses compatriotes français, bien à l’abri de l’impôt sur la fortune dans sa jolie commune, également hâvre de jeux de grattage à ses pompes Texaco.
On n’aurait jamais cru devoir regretter un jour Rudi Vervoort, mais la Région a aujourd’hui à sa tête la droite de la droite. L’illusion d’un contre-pouvoir bruxellois au gouvernement fédéral s’est donc envolée. Il ne reste plus qu’à espérer qu’en plus de la méchanceté, ce gouvernement n’affiche pas la même stupidité que celle des coreligionnaires de Dilliès au fédéral et en Wallonie, comme Clarinval et Galant.
“À force de proclamer des victoires sans transformation visible, le langage se vide. Et quand le langage se vide, la confiance s’effondre. Le baromètre de Solidaris indique 8 % de confiance seulement chez les Bruxellois et les Wallons. Huit pour cent. Ce chiffre ne traduit pas une humeur passagère. Il signale une rupture symbolique. La parole politique ne convainc plus ; elle irrite ou indiffère. C’est le résultat d’années où chaque compromis est présenté comme un exploit, chaque coalition comme un tournant historique, chaque ajustement comme une réforme courageuse. À force d’exagération, plus rien n’est crédible.”
Une opinion de Thierry Bingen






