La concentration du capital ne s’arrête ni aux banques, ni à l’industrie, ni au commerce. Elle touche désormais de plein fouet l’information. Qui contrôlera demain l’information des francophones belges ? Derrière le feu vert accordé à la fusion Rossel-IPM se dessine une réalité inquiétante : celle d’un quasi-monopole médiatique sans précédent. Alors que l’information est un bien essentiel à la vie démocratique, la Belgique fait le choix de concentrer toujours davantage son paysage médiatique entre les mains d’un seul acteur. Une décision lourde de conséquences pour le pluralisme, l’indépendance journalistique et la qualité du débat public.

Le 3 juillet 2026, l’Autorité belge de la Concurrence a autorisé, sous conditions, le rachat des activités de presse du groupe IPM par le groupe Rossel. L’opération concerne notamment des titres majeurs comme La Libre, La DH, L’Avenir et Moustique du côté d’IPM, ainsi que Le Soir et Sudinfo du côté de Rossel. Pas à une contradiction près, l’autorité reconnaît elle-même que cette concentration comporte des « risques concurrentiels » sur le marché de la presse quotidienne francophone, mais estime que ceux-ci peuvent être encadrés par une série d’engagements pris par Rossel. 

D’un point de vue de gauche, cette décision soulève pourtant une question fondamentale : peut-on préserver le pluralisme de l’information lorsque l’essentiel de la presse écrite francophone se retrouve sous le contrôle d’un même groupe privé ?

Une concentration sans précédent en Belgique francophone

Avec cette opération, Rossel contrôle désormais une part écrasante de la presse écrite francophone belge. Plusieurs observateurs ont évoqué l’émergence d’un « quasi-monopole » sur le secteur. 

Bien sûr, Le Soir, La Libre, L’Avenir ou La DH continueront d’exister sous leurs noms respectifs. Mais derrière cette diversité apparente de marques, les décisions stratégiques seront désormais prises au sein d’un même groupe, selon des objectifs économiques communs.

Or, la démocratie a besoin non seulement d’une pluralité de titres, mais aussi d’une pluralité de propriétaires, de centres de décision et de visions éditoriales. La concentration de la propriété médiatique réduit inévitablement la diversité des points de vue présents dans l’espace public.

Les garanties annoncées ne répondent qu’en partie au problème

Pour obtenir le feu vert de l’autorité, Rossel s’est engagé à maintenir la quasi-totalité des titres de presse (quasi et donc pas totalité), à préserver leur identité éditoriale, à limiter les échanges de contenus entre rédactions, à protéger l’indépendance journalistique et à maintenir certaines garanties sociales pour les travailleurs du secteur. Des engagements ont également été pris concernant l’usage de l’intelligence artificielle dans les rédactions. 

Ces mesures constituent des garde-fous utiles. Mais elles ne modifient pas la logique profonde de l’opération : la concentration du pouvoir économique.

L’histoire des médias montre que les rationalisations finissent toujours par produire les mêmes effets : mutualisation progressive des services, réduction des coûts, diminution du nombre de journalistes, centralisation de certaines fonctions et uniformisation croissante des contenus. In fine, la pression économique conduit toujours à privilégier les synergies au détriment de la diversité éditoriale.

Les leçons de l’étranger : quand la concentration affaiblit le débat démocratique

L’expérience internationale montre qu’il convient de rester particulièrement vigilant.

Au Royaume-Uni, l’influence considérable acquise par le groupe de Rupert Murdoch à travers plusieurs journaux nationaux a alimenté pendant des décennies les inquiétudes concernant le poids excessif de quelques propriétaires privés dans la formation de l’opinion publique.

En France, la concentration progressive de médias entre les mains de quelques grandes fortunes a suscité de nombreuses alertes de la part des sociétés de journalistes. Les rachats successifs ont parfois été accompagnés de tensions rédactionnelles, de restructurations et d’interrogations sur l’indépendance éditoriale.

Aux États-Unis, les vagues de concentration des années 1980 et 1990 ont contribué à la disparition de nombreux journaux locaux indépendants. Dans certaines régions, les citoyens disposent désormais de moins en moins de sources d’information de proximité, affaiblissant le contrôle démocratique des pouvoirs économiques et politiques locaux.

Partout, le même phénomène se répète : lorsque le nombre d’acteurs diminue, la diversité effective de l’information tend à reculer. Et la conséquence politique de tout cela ?  Invariablement une montée en puissance de l’extrême-droite.

Les journalistes pourraient en payer le prix

L’Autorité belge de la Concurrence a elle-même identifié un risque concernant le marché des services journalistiques. Lorsque presque tous les grands titres appartiennent au même groupe, les journalistes disposent de moins d’employeurs alternatifs. Le rapport de force s’en trouve modifié au profit de l’actionnaire. À terme, cela exerce une pression sur les conditions de travail, sur les rémunérations des journalistes indépendants ou sur la capacité des rédactions à résister à des logiques strictement financières.

Or, la qualité de l’information dépend directement des conditions dans lesquelles elle est produite. Une presse libre suppose des journalistes en nombre suffisant, payés correctement et protégés socialement, capables d’enquêter sans craindre en permanence les restructurations ou les réductions budgétaires.

Le pluralisme n’est pas une marchandise

Le principal argument avancé pour justifier la fusion est la nécessité de permettre au secteur de la presse d’investir dans sa transition numérique grâce à des économies d’échelle et à des synergies. Mais cette logique repose sur une idée contestable : lorsque le marché rencontre des difficultés, la concentration deviendrait la seule solution.

Or l’information n’est pas une marchandise comme les autres. Cette conviction était déjà au cœur du programme du Conseil National de la Résistance adopté en 1944. Ayant constaté la collaboration quasi généralisée des grands médias privés avec l’occupant nazi, les résistants français appelaient à garantir une presse libre non seulement vis-à-vis du pouvoir politique, mais également « des puissances d’argent ». Ils avaient compris que la liberté de la presse ne peut être réelle lorsque l’accès à l’information dépend d’un nombre réduit d’acteurs économiques disposant d’une influence considérable. Quatre-vingt ans plus tard, cet avertissement demeure d’une actualité saisissante.

Quelles alternatives pour préserver le pluralisme ?

Face aux difficultés économiques du secteur, il existe pourtant d’autres voies que la concentration.

Soutenir davantage les médias indépendants

Les aides publiques à la presse pourraient être davantage orientées vers les médias émergents, les titres indépendants, les projets coopératifs ou les médias locaux plutôt que renforcer les acteurs déjà dominants.

Encourager les coopératives de lecteurs et de journalistes

Des expériences comme Mediapart en France ou De Correspondent aux Pays-Bas montrent qu’il est possible de construire des modèles économiques fondés sur l’indépendance éditoriale et le financement par les lecteurs.

Créer un fonds public indépendant pour le pluralisme

À l’image de certains pays nordiques, un mécanisme indépendant pourrait soutenir les médias minoritaires et garantir l’existence d’une diversité réelle d’acteurs dans le paysage médiatique.

Renforcer la presse locale et régionale

Les médias de proximité jouent un rôle essentiel dans le suivi des pouvoirs locaux, de la vie associative, des syndicats et des mouvements citoyens. Ils constituent souvent la première victime des grandes opérations de concentration.

Introduire des critères démocratiques dans le droit de la concurrence

Les fusions dans le secteur médiatique ne devraient pas être analysées uniquement à travers leurs effets économiques. La diversité des opinions, le pluralisme démocratique et l’accès à une information indépendante devraient devenir des critères centraux dans l’examen des opérations de concentration.

En conclusion : Un choix de société

La fusion Rossel-IPM accroît considérablement la concentration du pouvoir médiatique en Belgique francophone. Elle confirme une tendance observée dans de nombreux pays : la transformation progressive de l’information en un secteur dominé par un nombre toujours plus réduit d’acteurs économiques.

La véritable question est donc politique. Voulons-nous considérer l’information comme une simple activité marchande soumise aux mêmes logiques de concentration que les autres secteurs économiques ? Ou voulons-nous la considérer comme un bien commun démocratique nécessitant des règles spécifiques pour garantir son indépendance et sa diversité ?

Comme le rappelait déjà le Conseil National de la Résistance, la liberté de la presse ne consiste pas seulement à protéger les médias contre la censure politique. Elle suppose également de les protéger contre une concentration excessive du pouvoir économique.

Car lorsqu’une démocratie perd progressivement la pluralité de ses médias, elle finit souvent par perdre la pluralité de ses débats. Et c’est alors l’ensemble de la vie démocratique qui s’en trouve fragilisée.

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