Action qui chute en bourse, CEO remercié, les dernières semaines auront été mouvementées pour BPost. C’est l’occasion de mettre en perspective la situation de l’entreprise mais aussi de questionner sa trajectoire depuis sa privatisation.

 

Petit rétroacte. En 2005, à l’initiative du gouvernement fédéral, le fonds d’investissement CVC Capital Partners a acquis 25% de la poste belge pour 150 millions d’euros. Par ailleurs, 25% supplémentaires ont été vendus au même tarif à la poste danoise dont CVC était le principal actionnaire privé. Finalement, CVC (qui rachètera à la poste danoise 22% en 2009 pour 373 millions d’euros) acquière quasi la moitié de la poste belge pour 523 millions d’euros. À l’époque, trois éléments font grincer des dents. Premièrement le prix, puisque la valorisation de l’entreprise semble très faible au regard même de son seul patrimoine immobilier. Deuxièmement, le fait que le patron de la poste, Johnny Thijs, ait été également membre de “l’Advisory board” de CVC, où il sera ensuite remplacé par Didier Bellens, autre grand patron d’entreprise publique belge. Un fond d’investissement spécialisé dans le rachat d’entreprises publiques qui engage et rétribue ces mêmes patrons pour qu’ils l’aident à privatiser, voilà qui laisse en effet présager de possibles conflits d’intérêt. Troisièmement, le contrat de gestion négocié avec l’Etat belge au moment de la revente et qui comprend des éléments contestables comme l’autorisation de fermer des bureaux de poste (alors qu’une enquête Eurostat pointe le fait qu’il en manque déjà en Belgique), ou l’engagement à “dédommager” CVC en cas d’absence de bénéfices.

Dividendes et marketing

Que se passe-t-il après l’arrivée de CVC ? Après avoir empoché des bénéfices croissants, après avoir réalisé des « cash out » très importants, CVC qui considérait (de façon un peu trop précipitée) qu’il lui serait difficile de presser beaucoup plus encore le citron, revend ses parts en bourse en 2013 pour 1,4 € milliards d’euros ! En 8 années, en cumulant dividendes, cash-out et recettes de la revente en bourse, CVC empoche selon nos calculs pas moins de 1,85 € milliards, soit 3,5 fois sa mise totale et un retour sur investissement annuel moyen de plus de 44%.

Quelles sont les conséquences pour les usagers et les travailleurs de la poste ? On peut relever la fermeture de plus de la moitié des bureaux de poste (ce qui a particulièrement affecté les territoires ruraux), la fin du transport par train du courrier au profit du tout à la route (avec des grands centres de tri le long des noeuds autoroutiers), une augmentation de plus de 280% du prix du timbre depuis 2002, la perte de 15.000 emplois équivalents temps plein (ETP) en Belgique (avec un minimum historique atteint en 2016), le remplacement progressif des facteurs par des contrats sous statutaires et des intérimaires, et enfin un durcissement de leurs conditions de travail avec les différents plans Géoroute.

Et aujourd’hui ? La Poste, rebaptisée BPost pour des raisons de marketing, est une entreprise qui a en priorité recherché les bénéfices et non à améliorer le service rendu à la population, qui n’a dès lors pas investi suffisamment dans des options d’avenir mais a choisi d’acquérir des entreprises à l’étranger (notamment aux Etats-Unis), qui a revendu sa banque de proximité. C’est donc une entreprise qui s’est mal préparée à l’évolution actuelle, en affaiblissant notamment l’extraordinaire maillage local qui constituait sa force. C’est une entreprise cotée en bourse qui réalise moins de bénéfices et voit son action baisser. Et dans la logique boursière, que fait-on avec une entreprise qui ne fait plus de bénéfices en suffisance ? De nouvelles mesures d’économie s’annoncent très probablement, et partant une nouvelle baisse du service rendu à la population.

Que faire désormais ? La société n’a aucun intérêt à voir l’Etat se désinvestir des entreprises publiques. Au contraire, plusieurs réinvestissements doivent être imaginés. Ce service – comme l’accès à des transports en commun, à l’eau, au gaz, à l’électricité, à l’internet, à la téléphonie, etc – relèvent de droits universels et ne peuvent être considérés comme de simples marchandises.

Mais la propriété publique n’a de sens que si elle permet une rupture réelle avec les logiques de profit et de court-terme. Une entreprise publique doit présenter certaines caractéristiques : tenir compte des nouveaux défis auxquels l’humanité est confrontée ; être exemplaire en regard des objectifs sociaux, sanitaires et environnementaux ; permettre de développer des stratégies de long terme axées sur la nécessité de rendre un service universel de qualité, respecter tant les conditions de travail que les contraintes de la biosphère, sans galvauder les deniers publics.

Descente aux enfers

La longue descente aux enfers de notre poste qui s’est accélérée avec sa privatisation a en vérité débuté dès 1991 avec la loi sur l’autonomisation des entreprises publiques qu’il convient de réviser en profondeur. Aujourd’hui, la discussion sur les contrats de gestion ne se déroule que tous les 5 ans devant le ministre ou au mieux le gouvernement, sans contrôle parlementaire réel. C’est ainsi que la fermeture de la moitié des bureaux de poste a été actée en catimini. Non seulement le contrat de gestion et les missions publiques doivent être présentés au Parlement et soumis à la procédure de débat, d’amendement et d’évaluation du Parlement, mais encore l’ensemble de ces politiques publiques doivent faire l’objet d’évaluations régulières, de publicité et de consultations pour apprécier le parcours accompli notamment au vu de nos engagements internationaux (17 objectifs du développement durable fixés par l’ONU, ou Accord de Paris sur le climat). Les séances au Parlement doivent donner une place importante à la discussion avec les représentants des usagers, des organisations environnementales, et bien évidemment des syndicats. Il faut un renforcement du rôle du Bureau Fédéral du plan et de l’Institut fédéral du développement durable pour s’assurer d’outils d’évaluations pertinents et transversaux. Enfin, les administrateurs publics doivent rendre des comptes devant le Parlement. Et la direction doit incomber à des hauts fonctionnaires, au barème prévu par le statut des hauts fonctionnaires. Les techniques de management via des hommes ou des femmes du privé ne sont pas meilleures, au contraire.

On voit assez crûment combien l’autonomisation puis la privatisation ont constitué une mauvaise chose pour notre poste, comme pour d’autres entreprises publiques. Nous sommes à la croisée des chemins. La crise sanitaire majeure que nous traversons est aussi une crise qui met en lumière les contradictions et les faiblesses du système marchand actuel, et la nécessité de pouvoir s’appuyer sur des acteurs publics plus forts et plus transparents. Le temps est venu de réinventer notre démocratie et de la doter de leviers d’action publics. La poste a constitué un laboratoire ultralibéral. Après 15 ans, le bilan social et écologique est sans appel. Nous pouvons en faire demain un laboratoire écosocialiste, une entreprise 100% publique, au service de ses usagers et à l’écoute de son personnel, un moteur de justice sociale et de transition écologique.

Une opinion de Pierre Eyben et Natalia Claasen, également publiée dans La Libre Belgique

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