Une opinion de Pierre Eyben

Même si elle est par nature un peu surmédiatisée, il semble bien que l’on observe une violence croissante à l’encontre de journalistes des médias « mainstream », violence essentiellement verbale mais également physique, notamment autour des manifestations des gilets jaunes en France.  Alors que ce phénomène est le plus souvent traité de façon très corporatiste, on condamne – ce qui doit être fait – mais on se garde de réfléchir à ses causes, il est sans doute intéressant d’un peu l’analyser. Précisons d’emblée qu’analyser ne signifie aucunement justifier. Le journalisme est une profession noble et un rouage essentiel en démocratie.

La première chose à noter est que l’on assiste en vérité à une montée, de part et d’autre, de violence entre contestataires et dirigeants (politiques, économiques ou médiatiques) du système actuel.  La répression à l’encontre des mouvements sociaux à tendance également à se durcir fortement et l’on ne compte plus le nombre de dérapages violents de la part des forces de l’ordre (en ce compris à l’encontre de journalistes d’ailleurs). Le média public FranceInfo a ainsi pu confirmer, depuis le début du mouvement des gilets jaunes, pas moins de quarante blessés graves via des tirs de flash-ball (qualifié par les autorités du terme euphémistique de « lanceur de balles de défense ») dont neuf mineurs. Douze de ces victimes ont été éborgnées, et donc visées à la tête alors que ceci est rigoureusement interdit. Notons encore qu’à côté de la violence verbale ou physique existe également une violence sociale extrême qui est le moteur central de cette mobilisation et dont de nombreux médias rendent pourtant peu et mal compte.

Alors que la période est au simplisme, il est essentiel de dire que n’existe assurément pas « LES » journalistes mais bien une grande diversité de journalistes, et donc de façons de faire du journalisme. Force est toutefois de reconnaître que les principaux médias (qu’ils soient aux mains de propriétaires privés ou qu’ils soient des services publics) portent très majoritairement une parole largement favorable à la société dans laquelle nous vivons. En quelque sorte, une société qui leur a offert un tel espace d’expression, est à leurs yeux par nature souhaitable et positive. On pourrait parler d’une forme d’embourgeoisement des médias qui dès lors ne perçoivent plus, voir combattent, des convictions qui pourtant sont largement partagées.  L’annonce fin 2018 d’une série de mesures par Emmanuel Macron en réponse aux revendications des Gilets Jaunes aura été un des moments illustratifs de cette situation.  Alors que les principaux médias et leurs éditorialistes soutenaient très largement les propositions annoncées, les sondages montraient que l’avis de la population était très différent.

Nombre de journalistes se retrouvent aujourd’hui pris entre deux feux.  Il y a d’une part des directions qui imposent des lignes éditoriales très marquées idéologiquement. En France, le cas de 3 des 4 chaines d’informations en continu (BFM, LCI et CNEWS) est éclairant.  Ce sont des chaînes d’information qui, à des degrés divers, ont une ligne éditoriale clairement sensationnaliste (on traite l’actualité avec très peu de recul et on cherche à mettre en avant ce qui fera réagir quitte à ne pas rendre compte de façon équilibrée des événements) et propagandiste (ce dont témoigne le discours non seulement de la grande majorité des « spécialistes » et éditorialistes invités à s’exprimer mais de plus en plus souvent également des journalistes eux-mêmes dont les questions et le ton varient suivant les intervenants). Il y a d’autre part une population qui très largement ressent viscéralement l’iniquité de la société dans laquelle elle vit et estime que les médias s’en font les défenseurs.

Ce n’est pas le rôle du journalisme de porter une parole complaisante à l’égard des mouvements sociaux et de celles et ceux qui contestent le système actuel.  Mais ce rôle n’est pas non plus de porter une parole complaisante à l’égard du pouvoir et du système en place.  Or c’est un sentiment croissant que cette trop grande complaisance.

En démocratie la parole journalistique critique est un élément essentiel.  Trop souvent, les forces politiques et économiques en place attendent avant tout du monde médiatique qu’il soit un relai de leur parole.  Via la propriété des médias privés, le contrôle sur les médias publics, la sociologie très homogène des journalistes, le recours massif aux « experts » et aux éditorialistes, cela est majoritairement le cas. Ce n’est pas une situation démocratiquement saine.  L’alternative est alors de se tourner vers d’autres sources d’information (notamment via les réseaux sociaux).  Cela peut signifier une diversité de parole et de méthodes journalistiques plus grande (ce dont il convient de se féliciter) mais aussi parfois l’émergence de médias aux méthodes très contestables et qui deviennent des véhicules pour les théories complotistes et les « fake news ».

Les journalistes, sont à la vérité la solution et non le problème.  Il faut leur rendre le pouvoir de décider dans leur médias, c’est à dire faire le choix de médias citoyens et de médias publics dans lesquels cela est possible.  Et parallèlement il faut s’assurer une plus grande diversité sociologique (et partant très souvent idéologique) de la profession.

La démocratie actuelle est très loin d’offrir les garanties d’un débat équilibré et argumenté à travers des médias libres à la fois des pouvoirs politiques ET économiques.  Les réseaux sociaux offrent un espace de liberté nouveau mais ne constituent aucunement la panacée. Cette situation et le rapport aux faits qu’elle impose est sans doute un des éléments majeurs ne permettant pas un élargissement de la sphère démocratique, voire faisant vaciller la démocratie au profit d’alternatives liberticides.

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