Une opinion (acidulée) de Virginie Godet

Ne nous voilons pas la face, c’est le bordel.
C’est le bordel partout. Les différents niveaux de pouvoir naviguent à vue.
Et c’est au citoyen de pallier les manquements et les manques. L’imprévision. L’indécision devant l’imprévisible.

Soit…

Alors de quoi qu’elles viennent se plaindre, les couturières, alors qu’elles sont même pas dans la première ligne ?
Je t’explique.
Devant les commandes foirées, mal foutues, détournées, les livraisons insuffisantes, les pouvoirs publics redécouvrent que dans ce pays, des gens savent coudre. Majoritairement des femmes.
Notez que dans l’imaginaire collectif, le couturier, c’est Kaaaaarl, et la couturière, c’est la meuf avec de l’arthrose dans les doigts (non, c’est pas parce que c’est pas lourd que ça peut pas être pénible).

Et encore…

Donc, devant le manque de masques et de surblouses, appel a été fait aux couturières du pays et notamment de la Métropole liégeoise. Participons à l’effort de guerre, soyons solidaires !
Ma foi, au début je n’y voyais pas malice, alors j’ai pris ma petite part de pélican (le pélican a un plus gros bec que le colibri). En tenant compte de ma santé, de l’état de mon matériel, de mes stocks, du fait que j’avais aussi d’autres projets sur le feu.
Moi ? Raisonnable ?
Tout arrive.

Mais, mais, mais ! Car il y a un mais… L’appel de Liège Métropole me laisse assez perplexe. Perplexe ? Euh, non, en fait j’écumais de rage mais c’est plus compliqué pour articuler, même par écrit. J’ai donc laissé passer une nuit pour me calmer. Un peu.
Tu la vois pas arriver la grosse manipulation à la sauce patriarcale ?
Mais bien entendu que les madames elles vont se défoncer pour se montrer solidaires. Parce que solidaire, c’est bien ! Je vais jamais te dire le contraire.

Sauf que…

Sauf que parmi ces couturières, certaines dont je suis seront cette année carrément privées de sources de revenus. Parce que c’est notre métier. Certaines, indépendantes, auront peut-être accès au droit passerelle. Je dis bien peut-être. D’autres, comme moi, travaillent sous statut Smart, leurs revenus sont donc liés à leurs prestations. Or, pas de marchés d’artisans, pas de jeux de rôles grandeur nature pour lesquels je réalise des costumes sur commande. Les revenus ? Makash, schnoll, que dalle !

Travailler gratuitement, c’est brader notre savoir-faire. On ne naît pas couturière, on le devient (coucou Simone!). Amatrice ou professionnelle, c’est une somme de compétences qu’on acquiert.
Attention, je ne dis pas qu’on ne peut pas prendre notre petite part, comme déjà écrit plus haut. Mais à un moment, c’est une question de dignité, d’autonomie financière et de reconnaissance du travail accompli.
Une question d’usure de l’outil de travail, aussi. Toutes, loin de là, n’ont pas de machines industrielles. Et ma petite Bernina, à un moment, elle va crier au secours. C’est que ça nécessite de l’entretien, ces bêtes-là. Un moteur, ça chauffe. Régulièrement, il faut huiler les rouages. Et sans mercerie accessible, comment qu’on fait pour acheter le matos ?

Nan ! Ne me dis pas de commander sur AliExpress, je vais te mettre une baffe !
Si je fabrique des accessoires orientés diminution des déchets (zéro étant impossible) avec des tissus de récup’, c’est pas pour aller me jeter dans les bras du premier niqueur de bilan carbone venu. Réfléchis deux secondes !

Or donc, je rassemble mes idées éparses. Parce que l’énervement n’est pas passé tout à fait…
Pallier les manquements, c’est une nécessité.
On pourrait nous dire que c’est aussi un devoir, soit, je l’admets.
Mais exploiter le travail gratuit de personnes momentanément sans revenus en appuyant bien fort sur le bouton culpabilité, en ajoutant un soupçon de honte, voire un poil de bashing sur l’air de « ces connasses qui sont même pas solidaires », dis-moi un peu à quoi ça ressemble ?
Pour moi, c’est du mépris.
Du mépris pour un savoir-faire.
Du mépris pour un savoir-faire majoritairement féminin.
Du mépris pour ces personnes dont c’est le foutu métier-passion et qui chaque jour tentent d’en vivre dignement.
Et l’utilisation de tous ces ressorts psychologiques qui font de nous, femmes, souvent le bois dans lequel on sculpte les saintes et les martyres. Le soin à l’autre, cette foutue abnégation, ce rogntudju de sens du sacrifice.
Et puis notre mise en concurrence, parce qu’évidemment on va se démener pour la mériter, la médaille en chocolat.

Alors je ne peux pas entendre ces discours disant que nous payer pour la confection serait mettre des budgets en danger. Parce que ce sont NOS budgets qui sont en danger. Et que ce n’est pas notre faute si vous préférez acheter des fringues à des boîtes qui font bosser des gosses et des femmes dans des conditions ignobles pour peanuts et queues de cerises. Vous vous êtes habitués à considérer le travail du textile comme rien du tout. Je le répète, c’est un p…tain de savoir-faire !
C’est cette foutue règle du mieux-disant qui fait que les pouvoirs publics aujourd’hui refusent de payer des professionnelles pour la qualité de leur travail, les mettent dans la merde, qu’elles acceptent ou pas le bénévolat.
Mais s’arrangent bien pour les faire passer pour les connasses de service parce qu’elles ont l’exigence indécente de vouloir vivre dans la dignité.

Merde !

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