Les dernières tribulations de l’incompétente ministre de l’énergie, de l’environnement et du développement durable (eh oui) ont suscité nombre de commentaires dans la presse, dont la plupart se trompent de cible.

La combinaison d’un “mix énergétique” totalement déséquilibré (50% de nucléaire) avec un certain nombre de mesures de précaution indispensables fait que l’on risque un défaut d’approvisionnement électrique pendant une quinzaine de jours en novembre 2018. Et tout le monde, ministre Marghem en tête, de s’époumoner sur ce problème : “Désolant de constater les effets du sous-investissement chronique dans certains secteurs stratégiques comme l’énergie! Moi qui croyait que la sécurité était une priorité!” (sic)  La belle affaire.

Le rôle du ministre compétent dans ces matières n’est pas de se préoccuper de la gestion quotidienne du réseau électrique; son rôle est d’établir une politique énergétique et puis de la faire respecter par les acteurs concernés. Marghem aura beau dire qu’elle n’en a pas fait moins que ses prédécesseurs (c’est presque vrai) ; mais si l’on s’en tient à cette logique, il n’y aura jamais de politique énergétique dans ce pays.

Avoir une politique énergétique, c’est avoir tracé les lignes directrices, et obligatoires, qui garantissent l’avenir de ce secteur stratégique pour les quelques dizaines d’années à venir, pas se préoccuper de deux ou trois semaines en novembre de cette année qui, avec un peu de chance, se passeront tout à fait normalement.  Il y eut pourtant un embryon de politique énergétique lorsque le gouvernement décida en 2003 de sortir totalement du nucléaire pour 2025. Cette loi n’a eu pratiquement aucun impact sur le mode de production de l’électricité en Belgique.

Pour ne pas rester lettre morte, un gouvernement doit se donner les moyens de sa politique. En l’occurrence, le gouvernement devait prendre le contrôle de la production nucléaire. C’était et c’est toujours possible et nécessaire. C’est possible car les réacteurs atomiques belges sont amortis depuis longtemps et que leur valeur résiduelle est donc quasiment nulle ; le coût de leur nationalisation est donc quantité négligeable. C’est nécessaire car, tant que l’électricité est majoritairement vendue à un prix dérivé d’un coût marginal de production faible, aucune « main invisible » ne fera d’investissement majeur dans le secteur. La guerre est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux mains des militaires ; l’énergie est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux mains des financiers.

La perspective temporelle d’un financier est son rapport trimestriel. Lorsque l’on dispose d’une vache à lait comme une centrale nucléaire amortie, on se contente du service minimum en termes d’entretien, pour maintenir la production, et en termes de sécurité pour répondre aux injonctions des autorités compétentes en la matière (AFCN), ces empêcheurs d’exploser en rond. Compter sur lesdits financiers pour assurer l’avenir énergétique du pays est d’une naïveté comme seuls des libéraux peuvent être.

Lorsque la Belgique s’est engagée dans le nucléaire, le quasi-monopole de l’électricité était aux mains d’entrepreneurs belges. Convaincus de la faisabilité du projet par leurs ingénieurs, ceux-ci ont fait des investissements à environ quarante ans. Le délai est dépassé et le bel édifice des ingénieurs commence à s’effondrer à la date prévue. Entretemps, quasiment tout autre investissement dans le secteur a été bridé par le faible coût du nucléaire. C’est pourquoi il est indispensable que l’autorité publique, indifférente à la rentabilité trimestrielle, prenne enfin la mesure du problème et mette sur pied cette indispensable politique énergétique.

Celle-ci doit se focaliser sur :

  • la maîtrise, et de préférence la réduction, de la consommation d’énergie ;
  • la transition des unités de production du nucléaire et fossile vers le renouvelable ;
  • le calendrier de la transition ;
  • les mesures d’encouragement, ou coercitives, pour atteindre ces objectifs ;
  • le rejet des injonctions éventuelles de la Commission européenne qui brideraient cette politique.

En plus, la politique énergétique doit prendre en compte les dégâts collatéraux des choix passés :

  • la décontamination et le démantèlement des centrales nucléaires, un domaine pratiquement inconnu puisqu’aucune centrale sur la planète n’a encore été totalement démantelée à ce jour ; une provision d’environ 4,5 milliards d’euros a déjà été constituée pour ces travaux qui pourront prendre une quinzaine d’années ; mais 75% de ce montant a été prêté à Electrabel qui sert donc de garant à sa garantie ; il faut absolument ramener cet argent dans la sphère publique d’autant plus que l’on ignore si cette provision pourra couvrir les travaux à effectuer ; la loi prévoit que si le coût total des travaux dépasse celui de la provision, l’excédent devra être payé par les producteurs responsables ; c’est sans compter sur la créativité des financiers pour échapper à leurs obligations ;
  • le retraitement ou le stockage des déchets nucléaires ; on ne sait aujourd’hui toujours pas quoi faire des montagnes de déchets radioactifs accumulés depuis des dizaines d’années ; comme pour la décontamination, une provision d’environ 5 milliards d’euros a été constituée, mais dans les mêmes conditions d’absence de garantie réelle ; il est vraisemblable que cette question ne trouvera de réponse qu’en collaborant avec d’autres pays, la Belgique ayant une configuration géographique et géologique particulièrement mal adaptée à la résolution du problème de ses déchets.

On est donc en droit d’exiger la démission de la ministre Marghem. Mais nul n’est besoin de la remplacer puisque ce gouvernement a montré, sous la houlette de sa composante dominante NV-A, qu’il n’avait aucune intention de mettre enfin sur pied une politique énergétique crédible. Mais il est vital de se positionner quant aux élections à venir au printemps prochain afin d’amener au pouvoir une équipe qui comprenne enfin l’enjeu stratégique de l’énergie et qui adopte une politique résolue en la matière.

Une opinion de Thierry Willendyck

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