Une opinion d’Anne Fournier et Karine Takizala

« Les SDF oublient leur squat, pas leur projet », écrit Jérôme Noël dans « L’Avenir » du 15 septembre 2017. Sur la photo de l’article, on voit les expulsés du Squat Léopold entasser les meubles et les vivres donnés généreusement par les namurois, sous une pluie battante.

Sur place, l’huissier donne l’ordre de sceller les bâtiments. S., qui s’était assise en tailleur dans l’ouverture de porte, se lève avec un regard noir aux menuisiers armés de visseuses.  
Il fait glacial, des témoins pleurent, un citoyen du collectif filme les objets qui prennent l’eau…

Plus tard, les camions de la ville sont repartis, les Mendiants d’Humanités sont hagards, assis sur leurs matelas, le square Léopold s’est vidé. Un membre du collectif ironise : avec le nombre de plaques de bois qui ont été placées par Besix pour tout occulter, on pourrait construire des baraques dans le parc.  Au loin, on entend les flonflons des Wallos qui démarrent.

Je venais de partir quand cette scène s’est produite, tout semblait calme, pas de policiers en vue, ni d’huissier, nous terminions la vaisselle et les derniers rangements.

Je repensais à certaines phrases déposées lors du Conseil communal de la Ville de Namur, le 7 septembre dernier et qui m’étaient restées à l’esprit : la « volonté de la ville n’est pas de faire une chasse aux pauvres » ou encore des mots comme « enjeu », « vivre ensemble », « cohabitation de tous sur l’espace public ».

Malgré un certain désarroi ainsi que de la tristesse, rien d’alarmant ne semblait se profiler à cette heure où l’expulsion aurait dû déjà avoir lieu.

Quelques petits groupes de citoyens et de mendiants en discussion ou en train de vider les bâtiments, des photos prises çà et là avec une demande d’autorisation orale …

Plus tard encore, une camionnette charge le peu d’effets personnels des sans-abris pour les mettre au sec, en attendant l’action à l’Abri de Nuit : aller vérifier s’il y a de la place pour loger tout le monde, comme le prétend le Service de Cohésion Sociale de la Ville.

Vérification faite, (il n’y a pas de place pour loger la quinzaine d’expulsés) tout le monde ressort dans la bonne humeur, accueillis par la Police – prévenue par le DUS d’un possible refus des militants (activistes, résistants?) de quitter les lieux. Police plutôt enjouée, qui interviendra finalement sur une bagarre, de l’autre côté de la rue.

Que dire de plus, sinon que de suivre leur route …

Le cortège des mendiants et du Collectif repart pour une « visite nocturne de Namur » et rejoint le point de chute, un bâtiment public vide et sombre, gigantesque. Le Squat Léopold n’est plus, vive « La Tanière ». Ceux qui vont dormir là s’installent, explorent ce lieu incroyable, à l’abandon.

Mais que c’est-il passé pendant un mois, dans et autour de cette communauté disparate, mélangée, agrégée ?

Un projet a éclos. Comme un nénuphar qui s’enracine dans la vase et vient fleurir en surface, posé au creux de sa feuille, son radeau.

Toutes ces personnes habituées à devoir bouger sans cesse pour trouver de quoi manger, se laver, où dormir se sont retrouvées confinées, confrontées aux autres, à partager un espace de vie fixe, réduit.

Un règlement a été mis en place, pour contenir les habitants. Il leur a été demandé de ne pas fumer, boire et consommer dans l’enceinte du bâtiment, pour la sécurité de tous. Il a fallu organiser les repas, le repos, les tâches de nettoyage. Arbitrer des conflits, fluidifier les rapports interpersonnels, oser s’exprimer devant tous, proposer des règles, des solutions, en commun.

On leur a demandé un objectif personnel à atteindre, même minuscule, sans condition. Ils ont donc pu, en leur for intérieur, se poser la question de leurs propres capacités, explorer leur volonté. Souvent ça tournait autour de l’idée de se remettre « à niveau » vis-à-vis de l’administration, de modérer ses addictions, de trouver un logement.
Des liens se sont tissés entre les habitants du Squat et les citoyens du collectif. On a appris à se connaître, à ne pas juger, à assumer nos (leurs) limites.

Et puis le projet est né, dans plusieurs têtes à la fois. Et si on ouvrait un lieu de vie en auto-gestion, un lieu de transition, un lieu de résilience ? Pas un de ces trucs institutionnalisé avec « insertion » gravé dans le marbre du mérite, de la performance, de la valeur du travail.
Un lieu d’éducation permanente un peu sauvage, où les bénéficiaires de l’éducation seraient autant ceux qui sont hébergés que ceux qui s’investissent dans l’encadrement, et plus, vers la population, les politiques, au dehors…
Et si le but n’était pas de les réintégrer dans les attentes de cette société qui déstructure les plus fragiles, mais de leur rendre leur autonomie, leur liberté d’être ce qu’ils sont sans imposer de délai ? Un lieu de simplicité, de sobriété, où la richesse, les ressources sont les personnes et pas un montant sur une fiche de salaire ?

Le projet est là, en gestation. Il attend un lieu de vie en communauté. Si on rêve grand, ce serait un habitat mixte, perméable et protecteur. L’inclusion serait réciproque. La solidarité, le partage aussi. Un exemple d’économie modèle, équitable, joyeuse et fraternelle.

C’est sûr, on se retrouve pour la suite …

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