En Belgique, des centaines de milliers de personnes consacrent chaque jour une énergie phénoménale à accompagner un proche malade, en situation de handicap, en perte d’autonomie ou vieillissant. Ces aidants proches sont pourtant les oubliés de nos systèmes sociaux. Ils restent, malgré leur rôle indispensable, exclus des protections essentielles, mal reconnus juridiquement et socialement, et laissés à la merci d’un système qui valorise avant tout le capital, pas les soins.

Pas de protection contre le chômage : une injustice fondamentale

Aujourd’hui en Belgique, être aidant proche ne garantit aucun statut spécifique qui permette de concilier dignement emploi, subsistance et soins à un proche. Pire : beaucoup d’aidants – souvent des femmes – se retrouvent exclus du système de chômage, sans accès à des allocations adaptées, simplement parce qu’ils doivent réduire, suspendre ou arrêter leur activité professionnelle pour prendre soin d’un proche.
C’est une double peine : d’un côté, ils sacrifient une carrière et des revenus, de l’autre, personne ne garantit une protection sociale décente. Quand le soin devient un frein à la vie économique, c’est la société tout entière qui perd : compétences, autonomie, potentiel humain.

A partir du 1ᵉʳ mars 2026, la réforme fédérale des allocations de chômage en Belgique limite désormais la durée des indemnités à maximum 24 mois. Cette décision frappe de plein fouet de nombreux aidants proches qui avaient déjà réduit ou interrompu leur activité professionnelle pour s’occuper d’un proche dépendant. Sans aménagement spécifique, certains risquaient de perdre totalement leurs revenus.

Face aux mobilisations, une mesure transitoire a été annoncée : les aidants proches devront se faire reconnaître auprès de l’Office national de l’emploi (ONEM) afin de maintenir temporairement leurs allocations. Mais cette réponse reste fragile et conditionnelle, loin d’un véritable statut protecteur. Elle confirme une réalité inquiétante : en l’absence d’une reconnaissance structurelle, les aidants demeurent dépendants de correctifs politiques provisoires plutôt que protégés par un droit clair et durable.

Absence de statut : invisibilisation et précarité

L’État belge ne reconnaît toujours pas les aidants proches comme un acteur social à part entière disposant d’un statut protecteur. Pas de congés rémunérés adaptés, pas de reconnaissance des années dédiées aux soins dans les droits à la pension, pas de soutien financier stabilisé… Résultat : des aidants qui s’épuisent, s’endettent, et se retrouvent parfois eux-mêmes malades.
Dans un pays qui se vante de son modèle social, c’est une honte. La reconnaissance devrait être la règle, pas la faveur.

En Wallonie, une aide à domicile toujours difficile à obtenir

Les aides à domicile en Wallonie sont là pour aider les aidants, mais elles restent complexes, bureaucratiques et insuffisantes. Le gouvernement wallon, rongé par des économies budgétaires et des restrictions comptables, a multiplié les conditions, les formulaires, les délais d’attente. Le résultat est accablant :

  • Des personnes en grande détresse attendent des semaines, voire des mois avant d’obtenir une aide ;
  • Des aidants n’osent même pas faire la démarche, découragés par les obstacles administratifs ;
  • Des pratiques de tri social se mettent en place où seules les situations les plus extrêmes sont prises en charge.

Ce manque de moyens et de volonté politique n’est pas un accident, c’est un choix : un choix de privilégier l’austérité plutôt que la solidarité.

Burn-out des aidants : une crise silencieuse

S’occuper d’un proche n’est pas une question logistique, c’est une charge émotionnelle et physique immense. Insomnies, anxiété, isolement social, perte d’énergie, douleurs chroniques, épuisement… Le burn-out des aidants est une réalité documentée, souvent tue par honte ou par manque de temps.
Notre système économise sur le dos de l’humain en ignorant ces souffrances. Ce n’est pas seulement injuste, c’est dangereux. Quand les aidants craquent, ce sont les soins qui s’effondrent – et souvent, ce sont les plus vulnérables qui paient le prix fort.

Ce que nous devons exiger pour un vrai changement

Pour que les aidants proches ne soient plus sacrifiés sur l’autel de l’austérité économique, voici des propositions concrètes d’actions sociales et politiques :

1. Reconnaissance juridique d’un statut d’aidant proche

Un statut spécifique qui donne :

  • des droits clairs (protection contre la perte de revenus, accès à des congés rémunérés adaptés, validation des années de soins pour la pension) ;
  • un cadre légal assurant une sécurité d’emploi et sociale.
2. Allocation compensatoire universelle

Une allocation mensuelle pour aidants, attribuée automatiquement dès que l’on assume des soins réguliers et documentés, afin de garantir un minimum de sécurité financière.

3. Simplification et renforcement des aides à domicile
  • Simplifier les démarches;
  • Augmenter les budgets dédiés;
  • Déployer des équipes mobiles de soins pour soutenir les aidants dans leur environnement;
  • Faire de ces aides un service universel, pas un secours d’exception.
4. Droits au repos et à la santé mentale

Offrir :

  • Des congés de répit rémunérés et faciles à obtenir;
  • Un accompagnement psychologique gratuit pour les aidants;
  • Des structures locales de soutien, de rencontres et de partage.
5. Formation et reconnaissance professionnelle

Offrir des formations certifiantes aux aidants, avec reconnaissance officielle des compétences acquises, pour ouvrir des perspectives professionnelles ou faciliter le retour à l’emploi.

Une société qui prend soin, c’est une société digne

Les aidants proches ne sont pas des héros isolés, ni des variables d’ajustement budgétaires : ce sont des membres de nos communautés, des travailleurs invisibles, des parentes, des amis, des voisins. Leur souffrance et leurs sacrifices ne devraient pas être ignorés.
Reconnaître les aidants, les soutenir, les protéger, ce n’est pas une dépense, c’est un investissement politique et humain. Une société digne prend soin de ceux qui prennent soin des autres.
Pour une Belgique solidaire, pour des politiques de soins ambitieuses et humaines : il est temps de sortir les aidants proches de l’ombre !

Une opinion de Mohamed EL HENDOUZ et Virginie GODET

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