Cette semaine, notre camarade Luca D’Agostino, alias « Prof de Terrain », participait à une audition des député•es de l’opposition au Parlement de la Fédération Wallonie – Bruxelles avec les représentants du SETCa-SEL Enseignement Libre, CGSP Enseignement, CSC-Enseignement et Mars Attacks – FWB
Retrouvez sa prise de parole en texte ci-dessous.

 

Cher-ères député-es, tout d’abord, merci de nous recevoir. Le dialogue avec la majorité MR-Engagés est devenu si rare, voire inexistant, avec les profs de terrain, que je suis plutôt satisfait de voir que nos mouvements sociaux ont permis de nous rencontrer. On m’a dit avant de démarrer cette audition que je m’étais installé sur le siège habituel de la ministre Valérie Glatigny : tout un symbole ! Comme quoi, la lutte sociale permet de renverser le rapport de force.

Les profs de terrain ne se sentent plus écoutés, mais méprisés. Aujourd’hui, les profs rejettent non pas uniquement le décret-programme, mais l’ensemble du projet politique du gouvernement MR-Engagés et sa vision de ce que devrait être un système scolaire, c’est-à-dire une simple ligne comptable dans un document Excel.

Les économies qui sont réalisées dans l’enseignement sont des économies qui sont faites sur le dos des élèves, car elles vont mécaniquement impacter les conditions d’apprentissage de nos élèves. Mon intervention vise donc à vous apporter des éléments concrets de comment les économies ont des conséquences sur leurs apprentissages dans des exemples vécus par les profs de terrain.

Pour commencer par la mesure la plus médiatisée, l’augmentation de 2 périodes de cours pour les enseignants du degré supérieur représente 10% de temps de travail en plus, ce qui veut dire concrètement 10% d’enseignants en moins. Dans mon école, cela représente 9 profs sur les près de 100 profs, et ils et elles ont des noms : Justine pour le cours de Français, Rayan pour Anglais, Julian pour Education Physique et Sportive, Jean pour Mathématiques, Kenan pour Sciences, Rachid pour Mécanique automobile, Salvatore pour Cuisine de restauration, Claire pour Psychopédagogie et techniques éducatives, et Laura qui a le malheur de cumuler trois attributions, Sciences économiques, Sciences humaines et Sciences sociales. Autre exemple, le Collège

Notre-Damme de Gemmenich a publié un communiqué : 14 enseignants ne seront pas reconduits l’année prochaine si le décret-programme venait à être voté. Les enseignants de Saint-Roch Spa sont encore plus touchés puisque leur école a décidé de fermer ses portes suites à la réforme de l’Enseignement qualifiant, ce sont donc encore plus d’enseignants à redistribuer dans la cascade des réaffectations.

Au-delà des réaffectations en pagaille, des épuisements professionnels, de la déstructuration des équipes pédagogiques en place, de l’explosion des projets pédagogiques interdisciplinaires dans les écoles, ce sont nos conditions de travail qui vont être lourdement impactés. Or, nos conditions de travail définissent les conditions d’apprentissage de nos élèves.

Pour ne prendre que mon cas particulier : je suis prof d’anglais dans le degré supérieur, filière qualifiante et professionnelle, dans une petite école d’un quartier populaire du bassin liégeois. Qui dit petite école dit que j’ai toutes les classes du degré supérieur, à savoir 10 classes. Avec cette réforme, je passerai à 11. De 8 cours différents, j’aurai potentiellement un 9ème cours à donner. D’une implantation, je risque d’être baladé sur deux implantations. Déjà aujourd’hui, de très nombreux collègues travaillent sur 3 implantations, avec pour unique temps de midi les trente minutes de trajet dans le trafic liégeois entre les deux écoles, une main sur le volant, l’autre sur la tartine. Pour revenir à ma situation personnelle, partagée par tant d’autres enseignants dans la filière professionnelle, j’ai 120 élèves à ma charge. En partant du principe qu’un temps plein correspond à 38h/semaine (ce qui a largement été démontré comme inexact par les sondages réalisés en Flandres qui constatent que les profs travaillent jusqu’à 49h/semaine, et 17h/semaine pendant les vacances), très concrètement, j’ai 19 minutes/semaine à consacrer à chacun de mes élèves. Avec l’augmentation d’une seule classe, j’aurai potentiellement 140 élèves à ma charge. Sans heures supplémentaires, j’aurai donc à ma disposition 16 minutes par semaine à me consacrer pour chaque élève, c’est-à-dire une diminution de 15% de temps disponible pour chaque élève, soit 1/6 de temps en moins. Ou bien je décide de sacrifier l’accompagnement d’1 élève sur 6 ?

La ministre Glatigny dit vouloir stabiliser les enseignants le plus vite possible : elle va en réalité déstabiliser tout le monde, faire perdre leur emploi à 1400 enseignants (les profs débutants non-nommés en premier), et

 

épuiser les derniers qui tiennent encore le coup. La ministre Glatigny dit vouloir combattre la pénurie, il n’en est rien en réalité, puisque je ne serai pas en capacité de donner cours de chimie. En réalité, sa mesure politique consiste à me faire prendre la place d’un autre prof d’anglais déjà installé, tandis que les 2 périodes de chimie risquent de ne toujours pas être pourvues faute de trouver des profs motivés pour vivre de telles conditions de travail. Ou bien de me faire renoncer à une partie de ma rémunération !

J’attire votre attention sur une autre mesure qui va ajouter une perte d’emploi : la disparition du différencié dans ce qu’on appelle faussement le “Tronc Commun”. Quid des instituteurs-trices qui donnent cours dans le premier degré aux classes de différencié ? Aucune mesure n’est prise pour assurer leur emploi. Je pense dans mon école à Marie et à Fred. Puisque rien n’est prévu, ils vont donc retourner dans l’enseignement primaire. Je mets donc en garde contre une nouvelle cascade de réaffectations qui va toucher les écoles primaires, puisqu’on ne compte pas non plus diminuer la taille des classes dans le primaire.

Des mesures d’économies qui se traduisent donc par des pertes d’emploi et la diminution de la qualité de l’enseignement. Car les comptabilités de nos écoles sont déjà en flux tendu, s’il fallait parler le langage du MR et des Engagés. Contraintes de dépenser moins d’argent, les écoles professionnelles ne vont pas pouvoir se permettre de diminuer les dépenses concernant les marchandises pour notre section restauration, ou de diminuer les dépenses en matière de logiciels informatiques pour nos sections technicien de bureau, collaborateur administratif et gestion de TPE, sans compter que les dépensent vont nécessairement augmenter depuis le passage sous Windows 11 d’un parc informatique vieillissant et incompatible aux nouvelles technologies. Comment assurer le virage numérique des écoles sans moyens supplémentaires ? Impossible. Il va donc falloir réduire les dépenses ailleurs.

Réduction dans le matériel professionnel : je ne dispose que d’un seul écran interactif sur les 10 locaux dans lesquels je travaille. Tous les autres locaux sont pourvus de vieux tableaux verts ou blancs. Pour l’anecdote, lorsque j’ai demandé de nouveau feutres pour le tableau blanc, on m’a répondu qu’il n’y avait plus le budget et que je pouvais toujours faire le tour des fonds de tiroires et des armoires de classe pour trouver quelques feutres abandonnés. J’ai donc dû attendre trois mois que nous passions à une nouvelle année civile afin de pouvoir passer une commande de feutre… simplement pour écrire au tableau !

Mais le plus grave reste à venir, car la particularité des écoles professionnelles situées dans des quartiers populaires comme la mienne, c’est l’aide apportée au public précaire qui fréquente nos écoles. Les écoles dépensent de l’argent sur fond propre pour aider les élèves qui vivent dans la plus grande pauvreté matérielle. J’ai commencé ma carrière il y a neuf ans avec le cas d’une élève qui était si myope qu’elle ne voyait même pas le tableau depuis le premier rang dans la classe. Les parents étaient au courant, ils avaient la prescription du médecin, mais ils avaient dû faire un choix : se nourrir, se loger, se chauffer ou se soigner ? Bien souvent, ce sont les soins qui passent à la trappe. Notre directrice de l’époque a donc pris cette élève par la main et l’a accompagnée chez l’opticien pour lui payer sa paire de lunettes. Sur fond propre de l’école.

Combien d’autres exemples pourrais-je encore citer ? Je ne compte plus le nombre d’élèves à qui il faut acheter un sandwich sur le temps de midi car ils n’ont rien à manger, ni ceux qui sont passés par nos douches car nous les éduquons aussi à l’hygiène quand ils sont dans la misère sociale, ni ceux à qui nous avons lavés les vêtements, et puis encore cette jeune fille à qui nous avons acheté une nouvelle paire de baskets et qui n’osaient même pas les mettre de peur de les user comme l’unique paire de chaussures qu’elle gardait depuis des années.

Tout cet argent sort des caisses des écoles et de la poche-même des instituteurs et des professeurs du secondaire. L’école est le dernier rempart à la pauvreté des enfants de ce pays, et les mesures d’économie vont réduire encore plus notre capacité à nous occuper des êtres humains dont nous avons la charge.

 

Que dire encore concernant les moyens alloués aux infrastructures qui sont aussi touchés par les mesures d’économie ? L’état des lieux est sans appel : les normes de sécurité ne sont pas respectées parce qu’il n’y a plus l’argent pour réaliser les travaux nécessaires. La cage d’escalier a reçu un rapport négatif de la part des pompiers, mais nous avons une dérogation pour l’utiliser malgré tout car c’est l’unique accès à des salles de classe ! Et que dire des PEB qui sont catastrophiques et qui imposent une charge énergétique titanesque ?

Pour prendre conscience de la mesure extraordinaire des frais dépensés dans la rénovation de nos bâtiments, je vous raconte brièvement l’histoire des châssis au troisième étage de mon école : les châssis tombaient sur la cour de récréation du primaire et maternel. Heureusement, pas de blessés, c’est le préau qui a pris tous les dégâts. Il aura fallu attendre 5 ans entre le moment où on a reçu les subsides UREBA (Région Wallone) et la semaine dernière lorsqu’on a pu commencer les travaux. En 5 ans, le montant n’a pas été indexé sur l’explosion des matières premières due à l’inflation. Que fait l’école ? Contracter un emprunt, évidemment. Les travaux commencent et là, patatra ! C’est le plafond qui s’écroule. Apparemment, les châssis ne tenaient pas mais ils tenaient au moins les plafonds. Qui va payer pour le plafond ? Comment on fait quand on est à ce point pris à la gorge par des coupes budgétaires dans tous les sens ? Résultat : 5 ans plus tard, nous ne pouvons toujours pas regagner nos classes du troisième étage, et nos élèves sont toujours entreposés dans des

sous-seuls délabrés.

Et du reste ? Faux-plafond en ruine, trous dans les portes, carrelages cassés, murs fissurés, un néon sur deux qui fonctionne “parce qu’on voit toujours bien avec un seul néon, on n’a pas les moyens de tous les remplacer”. Combien coûte à la collectivité la santé mentale de nos élèves qui ont à évoluer dans de tels taudis ? Combien ça coûte à la société de ne pas grandir dans le beau, dans un coin de nature, avec des couleurs, dans du propre, mais plutôt dans le bitume avec toute cette violence matérielle autour de vous ?

La ministre Glatigny dit que les caisses sont vides et qu’il faut faire des économies, pourtant elle ne lutte pas contre la misère sociale, ni contre le délabrement matériel, qui coute à la collectivité, et elle laisse exploser les dépenses en matière énergétique. Nous payons une somme astronomique pour l’électricité, le gaz et le mazout qui s’envolent par les fenêtres… fenêtres qui ne tiennent même plus d’ailleurs !

Combien d’écoles se reconnaissent dans mon discours ? Combien de directions ont l’impression que je décris leur réalité sur le terrain ? Combien de profs ont l’impression que je parle d’eux ?

C’est pour toutes ces raisons, avec des exemples concrets de ce que nous vivons au quotidien, que les profs de terrain rejettent en bloc toutes les mesures et toutes les politiques du gouvernement MR-Engagés. Nous demandons le retrait du décret-programme et le retour à la vraie concertation. Nous avons le sentiment que ces réformes sont pensées avant tout comme des mesures budgétaires alors que l’école a impérativement besoin d’investissement. L’école n’est pas un coût, c’est un investissement.

Et aux députés MR-Engagés, je m’adresse à eux en ces mots : vous ne pouvez pas aller contre la vague populaire qui s’est levée contre vous. Profs, directions, pouvoirs organisateurs, éducateurs, parents, élèves, CPMS, logopèdes, personnel administratif. C’est un mouvement social historique qui a dépassé nos organisations syndicales. Si vous pensez que vous pourrez administrer l’ensemble des acteurs de tout un secteur en votant ce décret-programme, préparez-vous à un chaos indescriptible. Car nous sommes tous-tes prêt-es à gagner le bras de fer en continuant cette “lutte des classes”, j’insiste bien sur “des classes” puisque nous sommes profs.

Je terminerai en citant George-Louis Bouchez, le 6 juin 2024, qui, à trois jours des élections, disait au micro de Bel RTL : “L’enseignant, c’est comme l’arbitre au football : à la fin, il a toujours raison.”

Luca D’Agostino, Prof de Terrain (26/05/2026).

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