À chaque flambée du prix des carburants, le même scénario se répète. Les gouvernements se précipitent pour annoncer quelques centimes de réduction à la pompe, une baisse temporaire des accises ou une aide ponctuelle. Aujourd’hui encore, la coalition Arizona poursuit cette logique en privilégiant les mécanismes de soutien au pouvoir d’achat liés à l’usage de la voiture, tout en reportant à plus tard les investissements structurels qui permettraient de réduire réellement notre dépendance au pétrole.

De droite à gauche, la même question revient en boucle : faut-il baisser les accises, réduire la TVA ou distribuer une nouvelle aide ponctuelle ? Bref, comment faire baisser temporairement le prix à la pompe.

Mais la véritable question n’est pas : « Comment rendre l’essence moins chère ? » mais bien : « Comment rendre nos vies moins dépendantes de l’essence ? »

Car tant que des millions de travailleurs et de travailleuses seront contraints d’utiliser leur voiture pour aller travailler, conduire leurs enfants à l’école ou accéder aux services essentiels, chaque hausse du prix du pétrole se traduira par un appauvrissement des classes populaires. Ce n’est pas une fatalité. C’est le résultat de décennies de choix politiques qui ont organisé notre dépendance à la voiture individuelle, à l’étalement urbain et aux énergies fossiles.

Cette dépendance est d’ailleurs entretenue par des décisions politiques récentes. Pendant que les prix des carburants explosent, l’Arizona comme les Gouvernement wallon continuent de miser sur des mesures qui favorisent l’automobile plutôt que les alternatives : maintien d’avantages fiscaux liés aux voitures de société, poursuite de projets routiers coûteux, sous-financement chronique des opérateurs de transport public et absence d’ambition pour la gratuité des transports collectifs. Le président du MR propose même de fermer massivement des gares. Autrement dit, on aide les citoyens à payer leur dépendance plutôt qu’à s’en libérer.

Pourtant, la réponse la plus rapide existe : rendre immédiatement les transports en commun gratuits. Pas dans dix ans. Pas après une énième étude. Maintenant. La gratuité des bus, trams, métros et trains du quotidien constituerait une augmentation immédiate du pouvoir d’achat pour des centaines de milliers de ménages tout en offrant une alternative concrète à la voiture.

Concrètement, pour une famille qui utilise chaque jour le train pour se rendre au travail ou à l’école, cela représenterait plusieurs centaines d’euros économisés par an. Pour les jeunes, les étudiants, les pensionnés ou les personnes précarisées, ce serait un droit à la mobilité enfin garanti.

Rendre gratuits l’ensemble des transports publics belges, SNCB comprise, coûterait de l’ordre de 1,7 milliard d’euros par an. C’est beaucoup d’argent. Mais c’est trois fois moins que les 5,2 milliards d’euros de cadeaux fiscaux que la Belgique accorde chaque année aux voitures de société. Cette somme représente par ailleurs à peine 0,5 % de l’ensemble des dépenses publiques du pays, qui dépassent les 347 milliards d’euros par an. 

Autrement dit, sur 1 000 euros dépensés par les pouvoirs publics en Belgique, moins de 5 euros suffiraient à financer la gratuité des trains, bus, trams et métros pour toute la population. 

La question n’est donc pas de savoir si nous avons les moyens de financer la mobilité publique gratuite. La question est de savoir pourquoi nous trouvons toujours des milliards pour encourager l’usage de la voiture, mais jamais assez pour garantir à chacun le droit de se déplacer gratuitement en train, en bus, en tram ou en métro. Pourquoi les cadeaux fiscaux aux voitures de société sont-ils considérés comme « réalistes », alors qu’un investissement représentant un demi-pourcent des dépenses publiques serait présenté comme inaccessible ? Le problème n’est pas le manque d’argent. Le problème, ce sont les priorités politiques.

À moyen terme, au-delà de la gratuité, il faut investir massivement dans l’offre de transport public : davantage de trains, davantage de fréquence, des dessertes rurales dignes de ce nom, des correspondances simplifiées et des horaires adaptés aux travailleurs. La gratuité est un premier pas indispensable. L’amélioration de l’offre doit être le second.

Combien de villages wallons ne disposent aujourd’hui que de quelques bus par jour ? Combien de travailleurs terminent leur service après le dernier train ? Combien de jeunes renoncent à une activité faute de transport ? Une véritable politique de mobilité ne peut ignorer ces réalités.

Il faut également développer un véritable réseau de pistes cyclables sécurisées et continues. Dans de nombreuses villes européennes, la majorité des déplacements fait moins de cinq kilomètres : encore faut-il que chacun puisse les parcourir sans risquer sa vie. Les infrastructures cyclables ne doivent plus être pensées comme un supplément esthétique mais comme un service public essentiel.

Il faut aussi réinvestir dans les commerces de proximité, les services publics locaux et un aménagement du territoire qui rapproche les lieux de vie, de travail et de loisirs, plutôt que de contraindre toujours davantage de déplacements motorisés. Une société plus sobre n’est pas une société où l’on se déplace moins par contrainte. C’est une société où l’on a moins besoin de parcourir des dizaines de kilomètres pour satisfaire ses besoins essentiels.

Et qu’on ne vienne surtout pas nous dire qu’il n’y a pas d’argent. Pendant que les ménages comptent chaque euro à la pompe, les multinationales pétrolières continuent d’engranger des profits astronomiques. TotalEnergies a réalisé 13,1 milliards de dollars de bénéfice net en 2025. Et sur les six premiers mois de 2026 seulement, le groupe a déjà accumulé 11,2 milliards de dollars de bénéfices nets. Pendant que les familles serrent leur budget pour faire le plein ou payer leurs abonnements de transport, les géants du pétrole distribuent des milliards à leurs actionnaires.

Ces chiffres donnent le vertige alors même que des millions de personnes peinent à se déplacer et à boucler leurs fins de mois. Une partie du financement de la gratuité des transports publics et de la transition écologique doit être trouvée là : dans une taxation ambitieuse des surprofits des géants du pétrole et de l’énergie. Il est inacceptable que ces entreprises continuent à accumuler des milliards tandis que la collectivité paie les conséquences sociales et climatiques de leur modèle économique.

L’enjeu n’est pas de subventionner indéfiniment le pétrole ni de préserver à tout prix le modèle du tout-à-la-voiture. L’enjeu est de construire une société où chacun peut se déplacer librement sans être prisonnier de son réservoir ni des fluctuations des marchés pétroliers.

La meilleure réponse à la hausse des carburants n’est pas une remise à la pompe. C’est la gratuité des transports en commun, l’investissement massif dans les alternatives à la voiture et la mise à contribution des multinationales qui profitent de notre dépendance au pétrole.

Au lieu de subventionner notre dépendance aux énergies fossiles, finançons notre émancipation. Voilà le véritable projet social et écologique du XXIe siècle.

L’urgence écologique nous impose de sortir des énergies fossiles. La justice sociale nous impose que cette transition améliore concrètement la vie de la majorité. Ces deux objectifs ne sont pas contradictoires : ils doivent avancer ensemble. C’est cela, une réponse écosocialiste à la crise des carburants.

Et c’est précisément ce qui manque aujourd’hui au débat public : une vision capable de répondre simultanément à l’urgence sociale et à l’urgence climatique. Tant que la seule ambition sera de rendre le plein légèrement moins douloureux, les crises se succéderont et les ménages resteront à la merci des marchés pétroliers. Une politique réellement progressiste doit avoir une autre ambition : garantir le droit à la mobilité pour tous, tout en organisant la sortie des énergies fossiles. Ce n’est pas seulement une nécessité écologique. C’est une question de justice sociale.

par Pierre EYBEN

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